Incidence potentielle du sida sur les taux de croissance démographique et économiqueLynn R. BrownSelon l'estimation du Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida, fin 1996, quelque 21,8 millions d'adultes et plus de 750.000 enfants étaient séropositifs (porteurs du virus de l'immunodéficience humaine - VIH), l'agent causal du sida (syndrome d'immunodéficience acquise). Dans presque tous les cas, les séropositifs développent le sida, qui est toujours mortel. Le résultat probable de ces infections : près de 22 millions de décès d'adultes au cours des 5 à 10 années qui viennent, et 750.000 enfants qui n'atteindront pas leur cinquième anniversaire. Quatorze millions de ces décès se tiendront en Afrique subsaharienne, et 5,2 millions de plus, en Afrique australe et du sud-est. Le sida est une tragédie humaine et un grave problème sanitaire. L'ampleur de cette maladie est telle qu'elle soulève aujourd'hui des interrogations sur l'incidence du sida sur la voie du développement futur des pays en développement les plus pauvres du monde. Par le biais de ses répercussions sur la démographie et son taux de croissance, ainsi que sur la croissance macro-économique, le sida pourrait influer sur les possibilités d'atteindre la sécurité alimentaire dans le monde en développement, d'ici l'an 2020. Incidence Communiquée du SIDA La prévalence la plus marquée du sida se situe en Afrique subsaharienne, où elle surpasse, dès 1995, la rougeole et le paludisme, et devient la seconde cause importante de mortalité infantile. Le sida est considéré être la principale cause de mortalité de la tranche d'âge de 15 à 39 ans au Botswana, au Malawi, en Ouganda, en Zambie et au Zimbabwe. Deux sérotypes du virus sont reconnus à l'heure actuelle : VIH 1 et VIH 2. Dans l'ensemble, la prévalence du VIH 1, dans les groupes démographiques urbains à haut risque est la plus élevée (au-dessus de 40%), dans un groupe de pays d'Afrique orientale et centrale : Burundi, Ethiopie, Kenya, Malawi, Rwanda, Tanzanie, Ouganda et Zambie. Dans les mêmes groupes démographiques à haut risque, l'on retrouve de même taux de plus de 40% en Afrique de l'Ouest : Côte d'Ivoire, Cameroun et Mali. Le VIH 2 se situe principalement en Afrique de l'Ouest. Plus de 12,5% de la population adulte en Angola, en Côte d'Ivoire et au Mail en est porteuse. En dehors de l'Afrique, la progression du VIH avance, sans répit, dans des régions jusque-là épargnées. En juin 1993, l'Asie ne comptait qu'un pour cent d'un nombre total, mondial, de cas de sida : 12 mois seulement plus tard, elle comptait six pour cent du total mondial, une progression entraînée principalement par la rapide croissance du sida en Asie du Sud et de l'Est. Les nouveaux cas signalés de sida ont quadruplé en Thaïlande, triplé à Myanmar et près de doublé en Inde entre 1992 et 1993. Les données sont clairsemées, mais selon les experts, d'ici l'an 2000 la plupart des nouveaux cas de VIH se situeront en Asie. La progression de la maladie est particulièrement alarmante en Inde. Chez les prostituées de Vellore, en Inde, l'incidence du VIH est passée de 0,5% en 1986 à 34,5% en 1990. Selon de nombreux experts, si l'épidémie indienne se poursuivait à ce rythme, les conséquences en seraient désastreuses. Incidence Démographique du SIDA A l'échelon mondial, le sida n'arrêtera sans doute pas la progression, ni l'évolution des taux démographiques. Toutefois, l'incidence du sida pourrait se faire sentir dans certains pays. Par exemple, selon les prévisions de l'Office du recensement des Etats-Unis, la population de certains pays en 2020 sera considérablement moins importante en résultat de la pandémie du sida : de 45% en Ouganda, 35% au Rwanda et 30% au Malawi. Toutefois, en dépit de ces effets, selon la plupart des prévisions, les populations de presque tous les pays africains les plus profondément touchés (Burkina Faso, Burundi, République Centrafricaine, Congo, Côte d'Ivoire, Kenya, Malawi, Rwanda, Tanzanie, Ouganda, Zaïre et Zambie) doubleront pour le moins, entre 1990 et 2020. Bien que le Zimbabwe connaisse une forte prévalence du sida, selon les prévisions sa démographie progressera de moins de 50% d'ici l'an 2020. Dans de nombreux pays africains, le renversement, durement accompli, de la tendance à la baisse des taux de mortalité infantile et enfantine, constituerait l'une des tragédies potentielles les plus graves de l'épidémie du sida. Au Zimbabwe, selon les prévisions de l'Office du recensement des Etats-Unis, le sida entraînera la multiplication par deux du taux de mortalité infantile, et par quatre de celui de la mortalité enfantine, d'ici 2010. La plupart des prévisions signalent également une baisse sensible de l'espérance de vie, en raison du sida. Incidence Economique du SIDA Le sida entraînes des coûts directs et indirects pour les économies nationales. Le coût de
traitement des séropositifs et des sidéens varie démesurément et surpasse les produit national brut
par habitant dans plusieurs pays (tableau n 1).
Tableau n 1 : coût direct du sida, par sidéen
Note : Les estimations moyennes sont fondées sur le type et la qualité du traitement sollicité. * dollars de 1991
Le sida sape également indirectement les économies en touchant plusieurs domaines essentiels, simultanément, notamment : lorsqu'un salarié est trop souffrant pour pouvoir travailler, ses revenus se transforment en une perte pour l'économie. En outre, l'épargne provenant de ces revenus, qui aurait pu se transformer en investissement dans la croissance économique, se transforme également en perte. Au Kenya, selon les estimations, chaque nouveau cas de sida équivaut à une perte de dix ans de vie productive. les ressources sont transférées d'un investissement productif aux dépenses du secteur et des soins de santé. Par exemple, le transfert de fonds pour combattre le sida entraîne souvent une diminution des investissements dans les secteurs de l'éducation et de la santé, avec des conséquences pour la croissance économique future. En abrégeant la durée de vie, le sida diminue également le rendement des investissements publics dans les secteurs de la santé et de l'éducation. alors que le sida diminue la croissance économique, la concurrence relative aux ressources nationales et internationales s'intensifie. Les investissements dans la recherche agricole, la santé (pour combattre des maladies autres que le sida), l'éducation, l'eau salubre et l'assainissement connaîtront sans doute une diminution. Le sida a une incidence particulièrement grave sur la croissance économique, car il frappe les adultes dans la tranche d'âge la plus productive. En outre, à ses débuts, l'épidémie semble avoir progressé le plus rapidement parmi les hommes et les femmes possédant une instruction et des compétences au-dessus de la moyenne, ce qui a aggravé davantage son incidence économique. Dans les années 80, au Rwanda, les femmes dont les compagnons avaient des revenus de niveau plus élevé et exerçant des métiers mieux payés, aux compétences supérieures, étaient plus à même d'être séropositives que les femmes dont les compagnons étaient plus défavorisés. De la même manière, en Ouganda, les hommes et les femmes possédant une éducation secondaire étaient deux fois plus à même d'être séropositifs que leurs compatriotes non instruits. Au Kenya, selon les estimations, le revenu annuel moyen d'un travailleur, atteint du sida, se situait à 31% au-dessus du revenu national ordinaire. Alors que ce sont les élites urbaines qui, au départ, ont été le plus durement touchées par le sida, à longue échéance, ce seront les pauvres qui seront les plus gravement frappés. Les populations plus aisées seront plus réceptives aux campagnes d'éducation, par les médias, elles seront plus à même d'acheter des préservatifs et de vivre dans un environnement encourageant l'utilisation de ces derniers. Le sida aggravera la pauvreté des économiquement faibles en les privant de leur seule ressource productive : leur travail. SIDA et Sécurité Alimentaire Le VIH-sida est étroitement lié à la sécurité alimentaire, en correspondance cyclique. Les conséquences de l'insécurité alimentaire, plus précisément une ration calorique et de nutriments inadéquate, rend les particuliers plus susceptibles à l'infection du VIH et accélère le passage de la séropositivité au sida, et en dernier lieu, à la mort. Le VIH-sida, lui, entrave les capacités des pays à accomplir leur sécurité alimentaire, en raison de ses répercussions sur la croissance démographique et économique. Pour la plupart des économies africaines examinées dans la présente étude, les taux de croissance démographique ne chuteront probablement pas en-dessous de 2% d'ici 2020 à moins que la progression meurtrière du sida ne se poursuive, sans frein. Il semble donc que le sida aura peu d'effet quant à la réduction de la demande alimentaire, par le biais d'une diminution de la croissance démographique. Parallèlement, le sida réduira le potentiel d'augmentation de la production alimentaire intérieure en vue d'améliorer la sécurité alimentaire. Les pouvoirs publics, contraints et forcés de régler les coûts croissants du secteur de la santé, sacrifieront vraisemblablement les crédits budgétaires de la recherche agricole, par exemple, qui constitue un facteur clé de la mise au point de nouvelles technologies agricoles. En outre, ils cristalliseront sans doute leurs dépenses sanitaires à l'échelon tertiaire, dans les villes, au lieu du primaire, dans les zones rurales, ce qui aggravera la vulnérabilité à la maladie des ruraux. Et enfin, en imputant de lourdes charges aux économies nationales, en raison du sida, il sera plus difficile aux pays en développement d'importer les denrées alimentaires qui leur sont nécessaires pour nourrir leurs populations. Aucun pays ne peut se reposer sur la foi de statistiques modérées, semblerait-il, du nombre de cas de séropositivité. De nombreux pays africains peuvent attester de ce qu'il coût de méconnaître la progression du VIH à ses débuts. Pour stopper la pandémie du sida en Afrique et pour prévenir que les petites percées épidémiques en Asie du Sud et de l'Est ne se transforment en pandémies, il conviendra que la grande communauté du développement, et non pas uniquement le secteur de la santé, fasse front au fléau du sida. Lynn Brown est analyste auprès de la division Food Consumption and Nutrition de l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires. IFPRI holds the copyright to its publications and web pages but encourages duplication of these materials for noncommercial purposes. Proper citation is required. |
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