IFPRI: Recapitulatif 2020 n48, Fevrier 1998
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French 2020 Brief

Récapitulatif 2020 n48

Vision 2020 pour l'alimentation, l'agriculture et l'environment
Février 1998

Gageures de la Vision 2020 pour l'Amérique Latine:
L'alimentation et l'agriculture depuis 1970

James L. Garrett

Ces dernières années, les pays d'Amérique Latine ont radicalement changé leurs stratégies de développement, notamment la décentralisation des pouvoirs publics, la privatisation et la déréglementation de leurs marchés. Ces modifications se sont déjà répercutées sur les conditions d'existence de millions d'habitants de la région et promettent de remanier le système alimentaire et agricole de la région jusqu'au coeur du 21ème siècle. Comment ces changements aideront-ils les pays de la région à faire face aux gageures de la réalisation de la Vision 2020 pour l'Amérique Latine, perspective d'un monde où les richesses sont distribuées équitablement, d'où la faim, la pauvreté extrême et la malnutrition auront disparu, et où l'utilisation des ressources se fera au bénéfice des générations futures et des êtres humains d'aujourd'hui ?

Gageures Actuelles

Des années 50 jusqu'aux années 80, l'Amérique Latine, dotée d'une stratégie de développement reposant sur l'Etat, a joui de l'un des taux de croissance économique les plus élevés du monde, impossible à soutenir toutefois. Les entraves commerciales, notamment des taux de change sur-évalués et les subventions publiques protégeaient les industries inopérantes de la concurrence mondiale. Les pays accumulèrent une dette extérieure notable afin de financer ces politiques, mais avec l'augmentation des taux d'intérêt dans les années 80, cette stratégie s'effondra. En réponse, les gouvernements mirent à exécution des réformes des marchés nécessaires, mais parfois pénibles. Au cours des années 80, ébranlés par les chocs économiques, la guerre et le terrorisme, les revenus par habitant dans la région chutèrent de quelque 10%.. Dans les années 90, pour la plupart des pays, les revenus se sont stabilisés ou ont même légèrement augmenté.

En dépit de la croissance, depuis 25 ans l'Amérique Latine a peu progressé en matière d'atténuation de la pauvreté. En 1990, 46% des habitants y étaient pauvre, un pourcentage inchangé par rapport à 1970. Toutefois, la pauvreté, de rurale, est devenue urbaine. Près de 75% des habitants d'Amérique Latine résident aujourd'hui dans les villes. Bien que la probabilité de pauvreté est plus élevée pour les ménages ruraux que pour les ménages urbains, en 1990, 80 millions de pauvres se trouvaient dans les campagnes, contre 115 millions dans les villes. L'écart frappant entre les riches et les pauvres en matière de distribution des revenus et des possibilités, dans la région, a aggravé le problèmes en entravant la progression à la hausse des taux de croissance, nécessaire pour dégager des millions d'habitants de la misère. La part des revenus octroyée aux 40% de foyers les plus pauvres n'est que de 8% au Brésil, au Guatemala et aux Honduras, par exemple.

Insécurité alimentaire et malnutrition : la plupart des habitants d'Amérique Latine reçoivent suffisamment d'aliments pour remplir leurs besoins caloriques de base, mais 15% de la population, c'est-à-dire 58 millions d'habitants, restent sous-alimentés. En raison des troubles économiques des années 80, la chute des taux de malnutrition s'est trouvée bloquée et n'a pas pu reprendre. Une grande partie de la population a échappé à la malnutrition pendant la période d'ajustement économique en consommant des aliments moins onéreux et moins prisés. Le pourcentage relativement élevé de la population ayant accès aux services sanitaires, à une eau saine et à l'assainissement a sans doute également permis d'éviter une augmentation sensible de la malnutrition. Six millions d'enfants souffrent encore de malnutrition aujourd'hui.

L'intensification de l'urbanisation constitue de nouvelles gageures en matière de nutrition et de santé. Alors que la malnutrition reste une préoccupation, les maladies chroniques, non transmissibles liées à un mode de vie plus sédentaire et à un régime alimentaire de mauvaise qualité, par exemple les maladies cardiaques, connaissent également une augmentation.

Système alimentaire et agricole : le développement durable de l'agriculture et des ressources naturelles reste essentiel pour le développement économique et social futur de l'Amérique Latine, tant dans les zones rurales qu'urbaines. L'accent mis sur l'importance de l'agriculture pour la croissance économique d'ensemble n'est pas à mauvais escient : la production agricole en soi représente plus de 90 milliards de dollars pour l'Amérique Latine, soit plus de 10% du produit intérieur brut de la région. Le système alimentaire et agricole, dans son ensemble, y compris l'agro-industrie et les textiles, représente plus de 20 de l'activité économique de nombreux pays, et 10% au moins ou davantage dans les pays les plus industrialisés, notamment l'Argentine et le Mexique. Un secteur agricole sain produit des emplois dans plusieurs secteurs : transports, commerce au détail et transformation, tout en stimulant la demande de biens et de services non agricoles, dans toute l'économie (figure 1).

figure 1 Les 16 millions de petits exploitants agricoles de la région produisent dans l'ensemble la plus grande partie des alimentes de base, essentiels pour le mode d'alimentation national, tels que le maïs, les haricots et les pommes de terre ; ils ne sont donc pas inconséquents, comme l'affirment certains analystes, pour la production agricole. Leur grand nombre signifie que leur bien-être constitue une question sociale et non pas uniquement économique. Selon certains observateurs, les grands producteurs commerciaux, qui constituent moins de 5% des propriétaires fonciers, mais qui détiennent plus de 90% des terres disponibles, pourraient bientôt déloger ces petits exploitants agricoles. Mais les petits agriculteurs possédant suffisamment de terres pour vendre leurs produits, par opposition aux agriculteurs de subsistance, devraient être en mesure d'être concurrentiels sur le marché mondial, à condition que l'Etat leur garantisse un accès équitable aux services publics, notamment des routes en bon état et des crédits.

Jusqu'à présent, les gains de productivité de l'agriculture ont été obtenus principalement en abandonnant les pratiques agricoles traditionnelles et en augmentant les rendements en ayant recours aux produits agro-chimiques, à l'irrigation et aux semences améliorées. L'utilisation persistante et croissante de produits agro-chimiques constitue un danger potentiel pour la santé humaine et l'environnement. Toutefois, les nouvelles variétés résistantes aux ravageurs, aux morbidités et à la sécheresse, qui réduisent l'assujettissement aux produits agro-chimiques, n'auront une incidence généralisée que dans les 20 années et quelque à venir. Pour l'heure, les gains de productivité viendront d'une meilleure utilisation des technologies et des connaissances actuelles, de façon éco-conviviale.

Menaces et possibilités pour les ressources naturelles : l'Amérique Latine, avec 8% de la population mondiale, englobe 23% des terres potentiellement arables, 12% des sols cultivés et 46% des forêts tropicales, du monde. Toutefois, la détérioration environnementale constitue une grave menace pour ces ressources. Près d'un tiers du total des sols porteurs de végétation, soit 200 millions d'hectares, subit une dégradation modérée à grave. Les forêts disparaissent au rythme de 1,5% par an. La moitié des forêts d'Amérique Centrale ont été détruites de puis le début des années 60, contribuant à l'érosion des sols et à l'étrécissement des habitats de la faune et de la flore diversifiées de la région. Etant donné l'importance des ressources de la région pour sa croissance économique, pour l'approvisionnement alimentaire et la santé environnementale du monde, la progression de ces pertes pourrait être tragique.

L'avancée du front agricole et la sur-exploitation des sols constituent les principales dangers menaçant l'environnement. Les petits exploitants agricoles, pauvres, épuisent les sols en luttant pour survivre, alors que leur instinct naturel leur dicte de protéger les sols. La prise en charge conséquente de la pauvreté rurale et du sous-développement pourrait atténuer les pressions exercées sur l'environnement. L'absence de technologies appropriées et de possibilités économiques amènera les pauvres ruraux à travailler davantage pour retirer des moyens d'existences de leurs terres fragiles, et s'ils échouent, à s'installer dans de nouvelles forêts, sur de nouveaux versants ou dans les villes. A l'évidence, en éliminant la pauvreté l'on n'éliminera pas automatiquement la dégradation de l'environnement. Les pouvoirs publics et les producteurs plus riches aggravent eux aussi la dégradation, comme ce fut le cas dans les années 80 lorsque des politiques macro-économiques et sectorielles erronées encouragèrent l'expansion des éleveurs en Amazonie brésilienne.

Changement institutionnel : à l'instar de la mouvance des gageures alimentaires, agricoles et environnementales en Amérique Latine, les réponses décisionnelles connaissent une même mouvance. L'ajustement structure a modifié l'interaction entre l'Etat, le secteur prive et la société civile. Le secteur privé remplit aujourd'hui de plus grandes fonctions en économie. Les gouvernements locaux et régionaux de nombreux pays ont endossé des responsabilités, par exemple l'éducation et la santé, incombant auparavant aux pouvoirs publics centraux.

La décentralisation et la participation décisionnelle accrue des communautés amplifient l'efficacité des programmes en les particularisant à la situation dans la région et aux besoins des groupes vulnérables qui y habitent. Toutefois, en Amérique Latine rurale, les institutions publiques locales, traditionnellement, sont asthéniques et ne possèdent souvent pas les capacités analytiques et financières pour endosser des responsabilités supplémentaires.

Pour que ces expériences audacieuses réussissent, il conviendra de renforcer la participation des citoyens. Les municipalités auront sans doute besoin de l'appui technique des pouvoirs publics centraux ou des organisations de développement, afin de concevoir et de gérer leur programmes et de tirer parti des liens avec d'autres municipalités et d'autres organismes publics. Le Mexique a fourni ce type d'appui par le biais de son Projet de décentralisation et de développement rural. Si la prestation de services fait l'objet d'une privatisation, il conviendra que les Etats s'assurent que les réformes continuent à encourager la concurrence sur le marché et q'un degré minimum de services est fourni à tous les habitants.

Realiser La Vision 2020 Pour L'amerique Latine

Dans les vingt-cinq prochaines années, l'Amérique Latine ne connaîtra pas de crise alimentaire, alors que des millions de familles pauvres de la région en seront victimes. La principale gageure pour la région, dans les 25 ans à venir consistera à tirer parti des vents du changement économique et politique au bénéfice de tous les habitants de la région. Puisqu'un important pourcentage de la population est tributaire des entreprises agricoles dont il tire des moyens d'existence, il convient de reconnaître le rôle crucial de l'agriculture et du système alimentaire.Avec à la participation directe de nombreuses femmes, de groupes autochtones et de pauvres à la production, à la transformation et à la distribution agricoles, un système alimentaire et agricole vivace pourra également encourager l'équité sociale et économique. Il conviendrait que les politiques agricoles amplifient l'utilisation de technologies éco-conviviales et à forte intensité de connaissances, améliorent l'infrastructure de production et investissent dans la recherche agricole, dans le cadre d'un environnement macro-économique stable et transparent.

L'accomplissement de la Vision 2020 pour l'Amérique Latine exigera les éléments suivants :

  • un meilleur gouvernement, au lieu d'un gouvernement accru ou d'un marché accru, afin d'encourager une croissance équitable, améliorer l'aptitude des producteurs de la région à une concurrence mondiale, et distribuer à tous les avantages de la croissance.
  • un cadre macro-économique et institutionnel stable, favorisant la croissance économique à forte intensité de main-d'oeuvre, notamment des systèmes financiers et juridiques solides et justes
  • un investissement infrastructurel accru, y compris les transports et la recherche agricole, notamment dans le domaine de technologies destinées aux petits agriculteurs
  • un investissement accru dans les populations de la région, notamment par la prestation efficace de services publics, dont une eau saine, des installations sanitaires et d'assainissement, l'éducation et la formation
  • un appui aux programmes sociaux économiques qui touchent les pauvres et les laissés pour compte du marché
  • de solides mécanismes pour relier les citoyens au processus politique, afin qu'ils puissent prendre une part active à la prise de décisions ayant une incidence sur leur vie.

En oeuvrant ensemble, les habitants de la région pourront faire de la Vision 2020 pour l'Amérique Latine une réalité.

James L. Garrett est chargé de recherche auprès de la division Consommation alimentaire et Nutrition de l'Institut international pour la recherche alimentaire.


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