L’Avenir De La Lutte Phytosanitaire Et De La Production AlimentaireMontague Yudelman, Annu Ratta et David NygaardDans les pays en développement, il conviendra que les ressources vivrières, et notamment céréalières, augmentent de quelque 70% d’ici 2020 pour que les 6,5 millions d’habitants prévus y connaissent une sécurité alimentaire. La quasi-totalité de cette augmentation de l’approvisionnement alimentaire devra provenir des pays en développement eux-mêmes. La satisfaction de cette augmentation prévisionnelle exigera une augmentation durable des rendements des principales cultures céréalières et légumineuses, et une réduction des déperditions agricoles provoquées par les parasites. Puisque les possibilités d’expansion de l’irrigation et des superficies agricoles arables sont limitées, les stratégies futures devront s’axer sur l’augmentation de la productivité des sols et des ressources hydriques disponibles. Il n’existe sans doute pas de gabegie plus grande de ces ressources que d’investir du temps, de l’argent et du travail à la production alimentaire pour les voir balayés, tout ou partie, par des infestations de parasites (consulter le tableau). Selon le niveau des pertes et des coûts concernées, une amélioration de la lutte phytosanitaire semble constituer un volet stratégique important de l’augmentation des ressources alimentaires existantes dans les pays en développement. LACUNES DE DONNÉES ADÉQUATES Les informations lacunaires sur les pertes réelles provoquées par les parasites et les gains réels et potentiels de la phytosanitaire constituent une profonde entrave à la formulation d’une stratégie destinée à améliorer la lutte phytosanitaire. Si l’ensemble des pertes provoquées par les parasites s’élèvent jusqu’à 50%, comme l’ont indiqué certains chercheurs, les Etats et les organisations telles que la Banque mondiale et le CGIAR (Consultative Group on International Agricultural Research — Groupe consultatif sur la recherche agricole internationale) devront sans doute consacrer davantage de ressources à la réduction de ces pertes. Mais si ces pertes sont sensiblement moins importantes, de l’ordre de 10 à 15% comme d’autres chercheurs l’affirment, il serait sans doute approprié d’accorder une moindre priorité à la lutte phytosanitaire par rapport à d’autres investissements favorisant le développement agricole. L’amélioration de l’estimation des déperditions des cultures et des coûts et avantages de la réduction des pertes agricoles exigera la mise au point de méthodologies appropriées et un suivi sur le terrain, à partir de critères normalisés dans les zones représentatives et couvrant un laps de temps rationnel. Une banque de données pourrait permettre d’établir le degré de priorité à accorder à une lutte phytosanitaire améliorée. La divergence d’opinions concernant les coûts et les avantages de la lutte phytosanitaire soulignent l’importance de l’objectivité de ce type d’initiative et de ce qu’elle doit être perçue comme étant objective. Elle pourrait être organisée par une instance internationale, par exemple l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ou le CGIAR, en raison de leurs responsabilités mondiales de promotion de la sécurité alimentaire.
PESTICIDES CHIMIQUES Dans les années à venir, ’utilisation de pesticides chimiques est importante, et le restera, pour réduire les pertes agricoles provoquées par les parasites. Le marché des pesticides se situe aujourd’hui à près de 30 milliards de dollars américains par an, et quelque 80% des pesticides employés le sont dans les pays en développement. L’on prévoit que la demande en pesticides connaîtra une croissance vigoureuse au fur et à mesure de l’intensification de la production agricole nationale des pays en développement pour remplir leurs besoins. Cette expansion sera sans doute aiguillonnée par la quasi- totalité des forces ayant mené à une croissance rapide de cette même utilisation, dans le passé : accent sur les solutions “chimiques” aux problèmes agricoles. Promotion de l’utilisation des pesticides par les services de vulgarisation, commercialisation combative des distributeurs de pesticides, quasi-absence d’investissements en faveur de la mise au point de substitutions aux pesticides pour la protection phyto-sanitaire, notamment dans les pays en développement, et une phyto-résistance accrue, tout ceci menant à une utilisation plus intensive des pesticides pour limiter la progression des pertes. La controverse se poursuit quant à l’ampleur des effets secondaires nocifs des pesticides chimiques. Les indices cumulatifs des dégâts réels et potentiels, et les pressions efficaces exercées par les groupes environnementaux, ont abouti à des réglementations plus sévères de l’utilisation des pesticides et à l’interdiction de certains pesticides, notamment dans les pays industrialisés. De ce fait, les grandes sociétés transnationales, qui dominent le marché des pesticides, investissent lourdement dans la mise au point de nouveaux produits, moins toxiques, moins tenaces, avec un champ d’activité plus étroit, conformes aux normes réglementaires plus strictes de leurs principaux marchés d’Amérique du Nord, d’Europe de l’Ouest et du Japon. Ces nouveaux produits, améliorés et plus onéreux, sont en lice dans les pays en développement avec des produits plus économiques et plus anciens. Bon nombre de ces pesticides plus anciens, non visés, ne relèvent plus de brevets et contiennent des composants nuisibles, interdits dans les pays industrialisés. Ils sont parfois interdits dans les pays en développement, mais en l’absence de mouvements écologiques toniques et de partis politiques “verts”, l’application de ces réglementations est extrêmement approximative. LUTTE PHYTOSANITAIRE INTÉGRÉE (LPI) La promotion de la LPI constituerait l’un des moyens permettant de réduire l’utilisation des pesticides chimiques. A l’heure actuelle, vingt ans ou davantage encore après l’introduction de ce concept aux Etats-Unis, il n’existe aucune définition universellement acceptée de la LPI. Pour certains, la LPI fait partie d’une démarche large, menant à une agriculture “sans produits chimiques”. Pour d’autres, il s’agit d’un système menant à l’utilisation la plus efficace des pesticides chimiques. Mais tous en conviennent : la LPI exige une plus vaste adoption des démarches non chimiques en matière de lutte phytosanitaire. Etant donné la généralisation actuelle de l’utilisation des pesticides chimiques, assortie des incertitudes concernant de nombreuses démarches non chimiques, il est peu probable qu’une agriculture sans produits chimiques existera dans les quelques décennies à venir. En revanche, il est beaucoup plus probable que diverses formes de LPI seront encouragées, notamment une plus grande adoption des démarches biologiques et l’utilisation judicieuse de certains pesticides chimiques. L’on accordera une plus grande attention à l’application de quantités idoines de pesticides, aux moments indiqués et à la protection des ennemis naturels des parasites. Parallèlement, la LPI englobera également l’adoption de l’assolement et de variétés de cultures résistant aux parasites. Les politiques appuyant la LPI comprendront notamment la suppression des préjugés actuels encourageant l’utilisation des pesticides (par exemple les subventions pour les pesticides). En outre, la recherche et le développement du secteur public devront être axées sur les systèmes d’exploitation les plus opérants et allant de pair avec la LPI. Et surtout, les pouvoirs publics devront s’engager à promouvoir la LPI, à appuyer les efforts d’éducation importants exigés afin de convaincre des millions de producteurs à modifier leurs démarches en matière de LPI, à mettre au point des méthodologies appropriées et à enseigner des pratiques de LPI à forte intensité de connaissances. BIOTECHNOLOGIE Une autre question importante concernant la lutte phytosanitaire à l’avenir se cristallise sur le rôle de la biotechnologie dans le domaine de la production agricole. L’on verra dans les 20 prochaines années une augmentation marquée de l’utilisation de plantes issues du génie génétique. Certaines d’entre elles sont mises au point de manière à ce que l’application d’herbicides détruise les adventices, sans nuire aux cultures de rendement. D’autres ont été conçues pour résister aux parasites, par exemple les foreurs de tiges ou les nématodes, sans avoir recours aux pesticides. D’autres encore pourront conjuguer la résistance aux herbicides et la résistance aux parasites, en une seule graine. Les répercussions d’ensemble sur l’utilisation des pesticides restent à constater. Il est probable que l’utilisation des herbicides se développera alors que l’utilisation de certains pesticides ira diminuant. Certains préoccupations se font jour, il est vrai, car la diffusion rapide des variétés améliorées pourrait aboutir à la résistance des parasites, notamment le transfert éventuelle des qualités génétiques entre les plantes modifiées et les adventices, ce qui créerait de nouvelles générations d’adventices résistantes aux herbicides. L’on s’inquiète également des effets à long terme, sur les humains et sur les animaux, d’une consommation accrue de produits modifiés génétiquement. OPTIONS POUR LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT Les nouvelles technologies ont été mises au point, en Amérique du Nord et en Europe, par le secteur privé. Les pays en développement auront un nombre restreint d’options s’ils souhaitent tirer parti des possibilités qu’offre la recherche bio-technologique. Une option consisterait, pour les pays de plus grande taille et plus industrialisés, à investir dans une recherche bio-technologique nationale, convenant à la situation nationale. Une autre option consisterait à progresser par bonds et franchir le fossé technologique, en agençant l’échange de technologies nouvelles avec les sociétés détentrices des droits de ces mêmes technologies. Il s’agirait donc là d’une forme de partenariat entre le secteur public ou le secteur privé, des pays en développement, et les propriétaires de brevets, dans les pays industrialisés. Mais le transfert de technologies et de nouveaux produits est sans doute tributaire des codes juridiques des pays en développement, reconnaissant l’inviolabilité des brevets et des droits de propriété intellectuelle, en outre du droit de rapatriement des bénéfices. RÔLE DU SECTEUR PRIVÉ Dans les années à venir, le secteur privé constituera le moteur d’entraînement de la recherche et du développement d’intrants agricoles novateurs. Les conséquences sociales de l’utilisation de produits industriels reste une préoccupation lorsque la production d’articles acceptables du point de vue social mène les coûts à la hausse et les bénéfices à la baisse. Ainsi, une question importante se posera à l’avenir : quel rôle, le cas échéant, les pouvoirs publics - et d’autres - pourront-ils (ou devraient-ils) jouer pour encourager les sociétés transnationales à produire des intrants agricoles atténuant les effets secondaires nuisibles, sans mener à une chute de la production. Pour atteindre ce résultat, il faudra sans doute aller à l’encontre du schéma qui vise à réduire le rôle du secteur public en encourageant des partenariats des secteurs public et privé pour le développement d’un produit spécifique. L’on pourra s’efforcer d’encourager les sociétés à endosser d’importantes responsabilités vis-à-vis du grand public. Il se pourrait fort bien, d’ailleurs, que l’industrie elle-même conviennent d’élaborer, et d’appliquer, un code international régissant la mise au point et la distribution de nouveaux produits. Ou encore, les pouvoirs publics des pays industrialisés et des pays en développement pourraient mettre en place et assurer collectivement l’application d’un code de cette nature. CONCLUSIONS Les décideurs portant un intérêt à la protection opérante des cultures devront trouver l’équilibre entre les avantages sociaux et les coûts de l’utilisation des pesticides, et pour ce faire, il leur sera nécessaire de s’assurer du rassemblement de meilleures données sur les déperditions agricoles dues aux parasites. L’amélioration de la lutte phytosanitaire comporte plusieurs options, notamment celle de la mise au point de pesticides plus bénins que ceux qui sont employés à l’heure actuelle. La LPI se promet d’être la démarche la plus pragmatique. Les Etats doivent non seulement appuyer la LPI mais aussi réglementer l’utilisation dangereuse de pesticides. Les cultures ayant subi des manipulations génétiques sont fort prometteuses, mais il convient d’en assurer le suivi. Les pays industrialisés devront investir dans leurs propres capacités technologiques, ou alors participer à des accords d’échanges avec les sociétés privées. Et enfin, il conviendra de se pencher sur les moyens permettant d’encourager la responsabilisation des sociétés. Montague Yudelman, chargé de recherche principal au World Wildlife Fund, a été directeur du développement agricole et rural à la Banque mondiale. Annu Ratta est expert-conseil indépendant et David Nygaard est directeur des programmes de développement rural à la Fondation Aga Khan, à Genève. Ce récapitulatif se fonde sur le document de travail nº 25 de la Vision 2020 du même titre.
IFPRI holds the copyright to its publications and web pages but encourages duplication of these materials for noncommercial purposes. Proper citation is required. |
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||