La Crise économique en Asie signifie-t-elle une régression de la croissance et une progression de la pauvreté à l'avenir ?Mark Rosegrant et Claudia RinglerA la suite de plus d'une décennie de croissance économique rapide, de nombreux pays d'Asie du Sud-Est et de l'Est font face à la perspective d'une longue régression économique, et les économiquement faibles de ces pays sont confrontés à un renversement de leur difficile progression pour sortir de la pauvreté. Entre le second semestre de 1997 et le printemps de 1998, les monnaies de cinq de ces pays (Corée du Sud, Indonésie, Malaisie, Philippines et Thaïlande) ont chuté de 40 à 80% par rapport au dollar américain, précipitant une crise économique et financière dont les effets à longue échéance sont incertains. Les taux de croissance escomptés du PIB des économies de la région ont été sévèrement révisés à la baisse, dans le rouge dans la plupart des pays. Les taux de croissance régressifs et la dépréciation de leurs devises pourraient gravement modifier les niveaux de malnutrition, la nature de la demande alimentaire nationale et les schémas du commerce dans la région et dans tout le pays en développement. Les exportations des pays industrialisés seront également touchées. Bien que les incidences à long terme de la crise sur la croissance des revenus et les dépréciations du taux de change réel restent inconnues à l'heure actuelle, ce qui rend difficile toute évaluation des modifications à long terme des marchés alimentaires mondiaux et de la sécurité alimentaire, la crise aura sans doute des effets négatifs tenaces. L'incidence potentielle sur l'agriculture et la nutrition peuvent être jaugées en ayant recours au modèle alimentaire mondial de l'IFPRI, récemment mis à jour. Ce dernier recouvre la production et la consommation alimentaires de 18 denrées agricoles, et permet donc la comparaison de trois scénarios jusqu'en 2020. Le scénario de référence reflète les tendances économiques dominantes avant le début de la crise. Dans le scénario le plus grave de la crise asiatique, les effets à court terme relevés jusque-là en Asie sont présumés empirer profondément. Les taux de croissance des revenus chutent à près de la moitié des niveaux précédant la crise et les prix agricoles nationaux augmentent de 10 à 30% en raison des dévaluations des monnaies. Dans le scénario modéré de la crise asiatique, les prix des denrées agricoles augmentent à près de la moitié des niveaux du scénario dramatique et les taux de croissance des revenus retrouvent à peu près leur niveau préalable à la crise. Demande céréalière et bétaillère Les schémas précédant la crise indiquent que la demande céréalière mondiale serait passée de 1.773 à 2.511 millions de tonnes entre 1993 et 2020, soit une augmentation de 42%, et que la demande de céréales de consommation humaine aurait augmenté de 354 millions de tonnes, soit une augmentation de 39%. En résultat de la crise asiatique, la demande céréalière chutera par rapport au scénario de référence, mais de relativement peu. La demande céréalière totale en 2020 serait en chute, de 74 millions de tonnes (3%) dans le scénario dramatique, et de 19 millions de donnes (0,8%) dans le scénario modéré. En Asie, la contraction sera légèrement plus importante : 4,1% dans le scénario dramatique et 0,9% dans le scénario modéré. La chute des taux de croissance des revenus augmentera la demande de céréales alimentaires en Chine et d'autres pays d'Asie de l'Est, mais elle diminuera cette même demande en Asie du Sud et du Sud-Est. Les mouvances les plus profondes auront sans doute trait à la demande d'aliments pour le bétail, qui chutera de 60 et 17 millions de tonnes respectivement dans les scénarios tragique et modéré. Tous les pays asiatiques en développement verront leur demande d'aliments pour le bétail diminuer dans le scénario dramatique, à l'exception de la Malaisie et de la Corée du Sud. Dans ces deux pays, une augmentation des prix du bétail, résultant de la dépréciation de la monnaie, entraînera à la hausse la production du bétail, surpassant la baisse provoquée par la diminution de la croissance des revenus. La crise asiatique aura des répercussions beaucoup plus importantes sur l'approvisionnement mondial, la demande et les marchés des produits pour le bétail, qui sont plus sensibles aux prix et aux revenus. Dans le scénario de référence, préalable à la crise, la demande mondiale de viande de boucherie était censée augmenter de 64%, et la demande asiatique représenterait 61% de cette augmentation, et la demande chinoise en elle-même, 42%. Mais si le scénario dramatique se fait jour, la demande mondiale de viande de boucherie se situera à 8% en-dessous du schéma de référence (2% pour le scénario modéré) et les pays en développement, en Asie, seront les plus durement frappés. La demande de viande de boucherie en Chine, par exemple, chutera de 23% et la part de la Chine dans l'augmentation mondiale de la demande de viande de boucherie chutera de 10%. La demande de viande de boucherie en Indonésie et aux Philippines diminuerait de près d'un tiers. La chute la plus importante de demande de bétail dans les pays en développement portera sur le porc (19%), puis la volaille (13%) et le boeuf (8%). Bien que la contraction de la demande de viande en Asie pourrait se révéler importante, elle ne menacera pas le rôle croissant de la région sur les marchés alimentaires mondiaux. La part de l'Asie dans la demande mondiale de viande de boucherie chutera de 7%, pour atteindre 35%, dans le cadre du scénario dramatique, et de 2% seulement dans le scénario modéré. La demande mondiale en la matière restera dominée par les pays en développement, qui représenteront 59% de la demande de viande, même dans le scénario dramatique. Echanges commerciaux Dans le scénario de référence préalable à la crise, le négoce céréalier mondial net augmente de 75% et celui des produits du bétail aura presque doublé d'ici 2020, et l'augmentation des importations asiatiques représenteraient la plus grande partie de cette croissance, en outre de l'expansion rapide des exportations américaines et européennes. Certains changements de la demande sont profonds : l'Asie en développement, par exemple, augmente ses importations de céréales de près de 350%. L'Europe de l'Est et l'ex-Union Soviétique deviennent des exportateurs nets importants, et non plus des importateurs de poids, d'ici 2020.
Mais si la crise se poursuit avec la même sévérité, le commerce céréalier mondial net chutera de 20 millions de tonnes (6 millions si la crise se révèle modérée) et les importations nettes des pays en développement diminueront de 13 millions de tonnes (3 millions si la crise se révèle modérée), par rapport aux prévisions de référence. L'Asie sera la région qui réduira le plus ses importations : ses importations nettes de céréales seraient de 21% inférieures à ce qu'elles étaient avant la crise. En Asie, les importations céréalières nettes de l'Asie du Sud-Est régresseraient de 55%. La manière dont la crise économique se déroulera aura aussi une incidence décisive sur l'orientation et l'ampleur des revenus d'élevage et des exportations des pays développés. Dans un scénario dramatique, la Chine et plusieurs pays d'Asie du Sud-Est d'importateurs deviendraient des exportateurs de bétail, éliminant presqu'entièrement la croissance des exportations de bétail des pays industrialisés. Les réductions importantes des exportations de viande et les régressions de moindre taille des autres exportations agricoles, conjuguées à la chute des prix mondiaux des denrées, entraîneraient d'importantes réductions des recettes des exportations agricoles des pays développés. Les Etats-Unis enregistreraient des pertes de 12 milliards de dollars par an dans plusieurs domaines : exportations céréalières, produits carnés et laitiers, soja, huiles, tourteaux, racines et tubercules. L'Europe de l'Est et d'autres pays développés perdraient 10 milliards de dollars en exportations de ces denrées. SÉCURITÉ ALIMENTAIRE ET NUTRITION Les tendances d'avant la crise indiquent une augmentation de la disponibilité alimentaire, par habitant, de quelque 10% entre 1993 et 2020. La consommation calorique quotidienne par personne augmente et passe de 2.684 à 2.945. Bien que la disponibilité alimentaire, par habitant, augmente dans toutes les grandes régions, son amplitude reste limitée dans certaines régions. L'incidence la plus grave d'une crise sévère se ferait sentir sur la sécurité alimentaire des pays asiatiques. La prise énergétique chuterait d'environ 140 calories par personne, par jour, dans les pays en développement, et la consommation en Asie du Sud Est chuterait de 291 calories, passant à 2.647. Les petits agriculteurs, les pauvres ruraux et urbains des pays asiatiques en développement seraient les plus durement touchés par la chute des revenus. Mais dans certaines régions (Amérique Latine, Afrique subsaharienne, Asie de l'Est et Afrique du Nord), la disponibilité calorique s'améliorerait légèrement en raison des augmentations de consommation alimentaire entraînées par les prix. Si les schémas préalables à la crise s'étaient poursuivis, le nombre d'enfants de moins de cinq ans, victimes de malnutrition, aurait diminué de 23% dans les pays en développement. Mais en raison de la crise asiatique, ce nombre pourrait augmenter sensiblement par rapport aux prévisions de référence. Dans un scénario dramatique, le nombre de ces enfants, dans les pays en développement, augmenterait de 15 millions d'ici 2020, passant de 143 à 158 millions. Dans un scénario modéré, le coût humain se situerait à quelque 3 millions d'enfants, dénués d'une alimentation adéquate. Dans un scénario dramatique, le nombre d'enfants victimes de malnutrition augmenterait de 11 millions en Asie du Sud, de près de 3 millions en Chine et de 2 millions en Asie du Sud-Est (consulter le tableau). Le nombre d'enfants souffrant de malnutrition régresserait légèrement dans les régions industrialisées, en dehors de l'Asie, en raison de la diminution des prix alimentaires. CONCLUSIONS La reprise économique, après la crise, sera en partie tributaire des augmentations des exportations asiatiques vers des marchés développés et importants, par exemple les Etats-Unis et l'Europe de l'Ouest. Mais les pays industrialisés eux-mêmes souffrent de la crise, à divers niveaux de gravité, selon leurs liens commerciaux et financiers avec l'Asie et leurs situations économiques et financières d'avant la crise. Les scénarios de longue durée relatifs à l'offre, la demande et les échanges commerciaux alimentaires indiquent une régression future des prix mondiaux des céréales et du bétail, plus lente toutefois que lors des décennies passées, même dans le cadre du scénario dramatique. Une structure de prix plus solide ressort du ralentissement ininterrompu et progressif du taux de croissance de la production et de la consommation. D'autres éléments structurels se maintiendront en dépit de la mouvance du bien-être. La croissance du négoce céréalier reste solide dans les trois scénarios et le rôle de l'Asie, à titre d'intervenant important sur les marchés des céréales et du bétail au cours des prochaines décennies ne sera sans doute pas menacé par la crise actuelle. Mais parallèlement, la crise touchera le plus durement la sécurité alimentiare en Asie. Pour tout renseignement complémentaire, consulter "Asian Economic Crisis and the Long Term Global Food Situation"de Mark Rosegrant et Claudia Ringler, document préparé pour le symposium du Groupement international de recherche du commerce agricole sur la réforme décisionnelle, la stabilité du marché et la sécurité alimentaire, juin 1998. Mark Rosegrant est chargé de recherche et Claudia Ringler, analyste de la recherche auprès de la division Environnement et Technologie de la production de l'IFPRI. Vision 2020 pour l'alimentation, l'agriculture et l'environnement est une initiative de l'International Food Policy Research Institute (IFPRI - Institut international de recherche sur les politiques alimentaires) destinée à élaborer une dessein collectif et un consensus d'action pour cerner les moyens permettant de remplir les besoins alimentaires mondiaux futurs, tout en atténuant la pauvreté et en protégeant l'environnement. Dans le cadre de l'Initiative Vision 2020, l'IFPRI associe diverses écoles de pensée sur ces questions, pour donner lieu à des recherches et dégager des recommandations. Les Récapitulatifs 2020 présentent des informations sur divers éléments de ces thèmes IFPRI holds the copyright to its publications and web pages but encourages duplication of these materials for noncommercial purposes. Proper citation is required. |
||
|
|