IFPRI: 2020 Discussion Paper 28
IFPRI home page IFPRI publications listing English Español Français Português

L'élevage d'ici 2020:
la prochaine révolution alimentaire

Vision 2020 pour l'alimentation, l'agriculture et l'environment

Table of Content

10. Bilan et perspectives d’avenir

En vérité, le terme révolution est loin d’être exagéré pour décrire les événements attendus dans le secteur de l’élevage dans le monde au cours des 20 prochaines années. Comme dans le cas de la célèbre ‘‘révolution verte’’, il résume de manière simple et commode une série complexe de processus et d’événements liés. Comme dans le cas des céréales, les enjeux sont énormes pour les pauvres des pays en développement. Et comme dans le cas de la révolution verte, l’aspect ‘‘révolutionnaire’’ vient de la large participation de ces pays à des transformations jusque-là essentiellement limitées aux régions tempérées des pays développés. Et enfin, comme on l’a vu avec l’augmentation progressive mais régulière des rendements céréaliers qui a caractérisé la révolution verte dans les années 70 et 80, la révolution dans le secteur de l’élevage a commencé lentement avant de s’accélérer progressivement. Mais les ressemblances s’arrêtent là.

La révolution verte était tirée par l’offre et basée sur des changements technologiques fondamentaux et sur l’adaptation et la vulgarisation d’innovations en matière de semences et d’engrais dans les pays en développement. Au contraire, la révolution dans le secteur de l’élevage est tirée par la demande. Avec les exceptions notables du lait et de l’aviculture dans les pays développés, où on peut dire que les progrès technologiques ont précédé et accéléré les changements de la demande par le biais de la baisse des prix, l’offre, dans le cadre de la révolution dans le secteur de l’élevage, a jusqu’ici essentiellement répondu—souvent avec des incitations sujettes à des distorsions—aux accroissements rapides de la demande.

Le présent document montre que cette révolution possède sept caractéristiques fondamentales dont chacune a des avantages et des inconvénients pour le bien-être des populations et la durabilité environnementale. Ces caractéristiques sont : (1) des accroissements rapides de la consommation et de la production des denrées animales dans le monde ; (2) une augmentation substantielle de la part des pays en développement dans la production et la consommation totales de ces produits ; (3) la transition actuelle de l’élevage d’une activité à objectifs multiples avec surtout des produits non commercialisables à une activité visant à produire des denrées destinées à l’alimentation humaine et animale dans le contexte de marchés mondiaux intégrés ; (4) une substitution croissante des céréales par la viande et le lait dans l’alimentation humaine ; (5) une augmentation rapide de l’utilisation d’aliments du bétail à base de céréales ; (6) la pression accrue que subissent les ressources en pâturage et le fait que les systèmes de production à forte intensité de terre se rapprochent des villes ; et (7) l’apparition de mutations technologiques rapides en matière de production et de transformation dans les systèmes d’élevage industriel.

Nous allons à présent examiner les dangers et les opportunités de chacune de ces sept caractéristiques de cette révolution. Puis nous proposerons quatre principaux piliers sur lesquels devra reposer toute stratégie prospective judicieuse de prise de décision dans ce secteur dans les pays en développement. Au demeurant, nombreuses sont les actions spécifiques qui ont d’ores et déjà été examinées en détail dans les conclusions des chapitres 6 à 9.

Caractéristiques de la révolution dans le secteur de l’élevage

Les accroissements rapides de la demande de produits animaux influencent la production et le commerce de ces produits

Les hausses rapides de la demande de produits animaux dans les pays en développement stimulent la révolution dans le secteur de l’élevage dans le monde. Elles résultent de la combinaison d’une augmentation du revenu réel, de l’accroissement de la population, d’une urbanisation rapide et de la diversification actuelle des régimes alimentaires dans les pays en développement où les rations riches en amidon sont en perte de vitesse. Depuis le début des années 80, la consommation de lait a progressé de plus de 3% par an dans les pays en développement et, selon les projections, elle devrait augmenter encore plus vite jusqu’en 2020. La consommation de viande de ces pays progresse de 5% par an et devrait augmenter de 2,8% par an jusqu’en 2020.

Par opposition, les hausses de consommation attendues d’ici 2020 dans les pays développés sont plus faibles puisqu’elles s’établissent à 0,7% par an pour la viande et à 0,4% pour le lait. Ces faibles augmentations s’expliquent essentiellement par un faible accroissement de la population, un ralentissement de l’urbanisation, la satisfaction des besoins alimentaires et les préoccupations sanitaires liées aux taux élevés de cholestérol et d’acides gras saturés dans certaines denrées d’origine animale.

Les accroissements rapides de la consommation d’aliments d’origine animale n’ont pas été et ne seront probablement pas équitablement répartis entre les régions ou même à l’intérieur des pays. Depuis le début des années 80, les hausses de la consommation de viande et de lait ont surtout été concentrées dans les pays en développement rapide d’Asie de l’Est et du Sud-est et, dans une moindre mesure, en Amérique latine. L’Afrique et l’Inde sont restées à la traîne en ce qui concerne la consommation de viande rouge, bien que celle de lait et de volailles ait récemment augmenté rapidement dans ce pays.

Les tendances de la production dans les pays en développement suivent celles de la consommation. D’ici 2020, la production de viande de ces pays, par rapport au début des années 90, devrait augmenter de 95 millions de tonnes par an contre 20 millions de tonnes par an pour les pays développés. Ce niveau de production équivaut à une hausse de 15kg de viande par habitant compte tenu de la population projetée en 2020. En valeur, l’augmentation annuelle de la production de denrées alimentaires d’origine animale des pays en développement dépasse très largement celle de la production de l’ensemble des principales céréales. Les hausses de la valeur calorique des produits alimentaires animaux dépasseront celles des céréales à un moment ou à un autre au cours des 10 prochaines années. On s’attend également à voir la production de viande augmenter de 15kg par habitant et par an d’ici 2020 dans les pays développés, mais cette production supplémentaire sera essentiellement vendue aux pays en développement.

Des changements aussi rapides créent de nouvelles opportunités pour les éleveurs des pays en développement où vivent certains parmi les plus pauvres de la planète. Les hausses de la production de denrées vivrières d’origine animale devraient permettre de faire reculer la malnutrition, fréquente en raison de la carence des rations en oligo-éléments et en protéines, et contribuer à une intensification durable des systèmes de la petite exploitation. Cependant, de nouveaux dangers majeurs sont en train d’émerger. Certains types d’élevage encouragés par les distorsions des politiques entraînent de graves risques pour l’environnement et la santé. Qui plus est, les marchés mondiaux des produits de l’élevage et des aliments du bétail partagent de plus en plus rapidement et directement les mêmes problèmes économiques, même lorsqu’ils partagent la prospérité économique. Une meilleure compréhension des enjeux stimulera la recherche de solutions aux défis émergents.

La part du marché mondial des pays en développement augmente régulièrement

La part des pays en développement dans la production mondiale de viande et de lait augmente régulièrement. Alors qu’ils ne produisaient que 31% de la viande et 25% du lait au début des années 80, ils devraient passer, selon les projections de base, respectivement à 60 et 52% en 2020. En clair, cela signifie que ce sont ces pays qui récolteront l’essentiel des avantages et supporteront la plupart des coûts de la révolution dans le secteur de l’élevage.

Les analyses de sensibilité indiquent que ces projections sont solides. Même dans l’hypothèse d’une crise asiatique prolongée, la hausse de la consommation totale des produits animaux demeure élevée dans les pays en développement. Qui plus est, une évolution des goûts en Inde en faveur de l’augmentation de la consommation de viande rouge, comme cela semble le cas avec celle de poulet, éliminera les effets négatifs d’une crise asiatique aiguë sur les marchés mondiaux des produits de l’élevage.

L’élevage évolue d’une activité locale à objectifs multiples vers une activité mondiale de production alimentaire

Traditionnellement, l’élevage, que ce soit dans les pays développés ou dans ceux en développement, était une activité à objectifs multiples, y compris l’alimentation, l’épargne, l’énergie animale, les fibres, les peaux, etc. Aujourd’hui, il est devenu dans les pays développés une activité de plus en plus spécialisée, tendance qui s’observe également dans les pays en développement dans la mesure où les opportunités de vente de viande et de lait ont augmenté et que la part des animaux produisant des denrées spécialisées, comme par exemple le porc et les volailles, a augmenté en réponse à la demande.

Les politiques nationales relatives aux denrées alimentaires d’origine animale—traditionnellement un domaine majeur pour les barrières non tarifaires—évoluent rapidement, notamment dans des domaines comme la libéralisation des échanges, l’investissement dans les infrastructures commerciales (routes, ports, équipements de réfrigération),  la privatisation de la production et de la commercialisation, la déréglementation des marchés intérieurs et la baisse des dépenses publiques de recherche, de vulgarisation et d’inspection. Ces changements ont stimulé la consommation des produits animaux ainsi que les échanges.

L’expansion et la globalisation des marchés mondiaux des aliments du bétail et des produits animaux multiplient les chocs entre la demande et l’offre et l’effet global des booms et des krachs économiques se répercute sur les prix des aliments du bétail et de la viande partout dans le monde. Les principaux pays exportateurs comme l’Argentine, l’Australie et les Etats-Unis doivent observer de près l’évolution de la situation en Asie. La chute de 50% des prix des céréales destinées à l’alimentation du bétail et de la viande enregistrée dans les états du Midwest était largement attribuable aux événements macroéconomiques dans cette région et dans l’ex-Union soviétique. Même ceux qui ne s’intéressent qu’aux cours futurs des productions animales dans les pays d’Afrique de l’Est ne peuvent se permettre de négliger les événements qui influencent l’élevage en Asie aujourd’hui, alors que cela n’aurait pas été si impensable que ça il y a peu de temps encore.

Les céréales reculent progressivement dans l’alimentation humaine au profit de la viande et du lait

De nombreuses preuves montrent qu’avec l’enrichissement, les sociétés remplacent progressivement les calories de l’amidon, moins chères, par celles plus chères des produits animaux et ce, à un rythme décroissant au fur et à mesure de la substitution. Dans les campagnes chinoises par exemple, où la consommation de viande et de lait demeure très faible, la consommation annuelle directe de céréales par habitant pourrait baisser de 20 à 30kg au cours des prochaines décennies, ce qui la rapprocherait de celle des couches les plus aisées des sociétés en développement. D’un autre côté, la consommation annuelle par habitant de céréales alimentaires du bétail devrait augmenter d’environ 60 à 70kg dans ce pays d’ici 2020. Cette évolution généralisée attendue dans les pays en développement sera difficile à arrêter si le revenu et la population urbaine de ces pays continuent d’augmenter.

Contrairement aux pays développés—notamment les Etats-Unis—où la consommation de produits animaux est très élevée, même de faibles augmentations de la consommation de viande et de lait pourraient être bénéfiques pour la plupart des femmes et des enfants dans les pays en développement, tout au moins en dehors des zones urbaines les plus nanties. Comme cela a été souligné au chapitre 6, les déficits de protéines et d’oligo-éléments demeurent répandus dans ces pays. Certaines preuves indiquent qu’au-delà d’un certain seuil, une augmentation de la consommation de viande de volailles et de poisson serait préférable à une hausse de la consommation de viande rouge. Avec l’augmentation du revenu et le développement de l’urbanisation, les maladies de l’abondance associées à une trop forte consommation de cholestérol pourraient bien devenir un problème, comme c’est déjà le cas dans le monde développé.

La demande mondiale de concentrés alimentaires du bétail augmente rapidement

Il ressort des preuves historiques et des études économétriques disponibles que la production mondiale de céréales est très sensible aux variations de prix. Des simulations effectuées selon divers scénarios montrent que la révolution dans le secteur de l’élevage empêchera les prix des céréales de tomber au-dessous de leurs bas niveaux actuels en 2020. Dans le cadre des hypothèses pessimistes, ces prix pourraient augmenter de 10 à 20% tout en restant éloignés de leurs niveaux élevés des années 80.

Cette conclusion est confirmée par les événements survenus sur les marchés mondiaux pendant les 25 dernières années. Au cours de cette période, les hausses de la demande de viande et de lait ont été essentiellement satisfaites par l’augmentation de la production d’aliments du bétail ou des importations à des prix mondiaux décroissants en termes réels. Historiquement, le secteur de l’élevage a aidé à stabiliser l’offre mondiale de céréales. Les informations relatives aux chocs céréaliers des années 70 et 80 indiquent que les diminutions de l’offre de céréales étaient largement absorbées par les baisses des quantités d’aliments du bétail utilisées.

Toujours est-il que le modèle IMPACT projette que 292 millions de tonnes de céréales supplémentaires seront consacrées à l’alimentation animale d’ici à 2020 et que cela n’aura qu’un impact négligeable sur les prix des céréales (une hausse de 2% en 2020 par rapport à la simulation de référence du début des années 90). Selon le scénario le plus pessimiste, les prix du maïs augmenteront de 21% par rapport aux projections de base pour 2020.

Les simulations de l’effet des changements de la conversion des céréales en viande et en lait montrent que l’efficacité et les coûts sont extrêmement importants pour la compétitivité relative de chaque pays. Les exportations de produits animaux des pays dotés d’abondantes ressources en pâturage comme l’Argentine étaient élevées lorsque les prix des céréales utilisées pour l’alimentation du bétail étaient élevés, dans la mesure où ces pays utilisaient moins d’aliments pour produire la même unité de poids de viande. A l’inverse, les gros producteurs de céréales utilisées pour l’alimentation du bétail et pratiquant un mode intensif de production comme les Etats-Unis exportaient plus de produits animaux lorsque les prix de ces céréales étaient bas. L’efficacité de la conversion des aliments était aussi importante pour la composition des aliments spécifiques utilisés, la demande de céréales d’une manière générale et les caractéristiques du commerce mondial, mais n’avait qu’un effet insignifiant sur le niveau et la répartition de la consommation des animaux d’élevage entre les pays. Dans un système mondial de marchés sensible aux variations des prix, une augmentation de la demande d’aliments du bétail sera satisfaite par une augmentation de l’offre, avec des changements minimum de l’offre finale de viande.

Cependant, la forte augmentation de la demande projetée d’aliments du bétail dans le cadre de la révolution dans le secteur de l’élevage soulève un problème majeur. En effet, le fait que les rendements mondiaux de maïs et d’autres céréales utilisées pour l’alimentation du bétail ont augmenté régulièrement dans le passé ne signifie nullement que cette tendance se poursuivra dans l’avenir, notamment si la recherche sur la productivité est interrompue ou que les politiques gouvernementales ne permettent pas de tirer pleinement parti des potentialités de la biotechnologie pour accroître les rendements. Les projections du modèle IMPACT montrent que jusqu’en 2020, les rendements du maïs augmenteront en moyenne d’un peu plus de 1% dans la plupart des pays, taux significativement inférieur aux tendances historiques. Si les taux futurs d’accroissement sont inférieurs à ceux du scénario de base, les prix des céréales seront plus élevés que les projections correspondantes. Qui plus est, la révolution dans le secteur de l’élevage pourrait, en cas de baisse imprévue de la production mondiale de maïs, baisse due par exemple à une propagation de maladies par suite de l’érosion de la diversité génétique de cette plante, entraîner une augmentation des prix des céréales et de la viande dans le court terme.

Une pression accrue sur les ressources de production extensive et un élevage plus intensif à proximité des villes

Les augmentations des productions animales dues à la demande ont conduit, non seulement à l’intensification de la production à proximité des principaux marchés urbains et des zones à forte production d’aliments du bétail riches en énergie, mais également à la dégradation des ressources de production comme les pâturages. Jusqu’ici, c’est dans les pays développés qu’ont été enregistrés les niveaux d’intensification les plus élevés. Les expériences de ces pays pourraient fournir des exemples de pièges que les pays en développement pourraient éviter.

Historiquement, l’augmentation de la production alimentaire d’origine animale dans les pays en développement était d’abord due à l’accroissement de la population animale. Cela a entraîné la dégradation des pâturages dans les zones de production extensive comme par exemple au Sahel. Dans les zones de forêt comme l’Amazonie, des mesures d’incitation perverses ont conduit à des situations irréversibles de déforestation provoquées par les grands ranches bovins au cours des années 70. Dans le cadre de la révolution dans le secteur de l’élevage, les hausses de la production devront provenir de plus en plus de l’augmentation de la productivité de viande et de lait par hectare pour éviter d’aggraver la dégradation des ressources de production extensive.

Les systèmes industriels assurent déjà 37% de la production du secteur de l’élevage dans le monde. L’accroissement de la production de ce secteur a engendré bien souvent des problèmes difficiles comme ceux liés à l’élimination du fumier et la production d’excédents d’éléments nutritifs dans les sols et les eaux avoisinants. Ce genre de problème, demeuré jusqu’ici surtout limité au monde développé, pourrait devenir bientôt sérieux dans certains pays en développement rapide.

Les concentrations croissantes d’animaux et de populations dans les principales villes du monde en développement (Addis-Abeba, Beijing, Lima et Mumbai par exemple) s’accompagnent de problèmes de plus en plus nombreux d’hygiène des aliments. Les infections de salmonelles et d’E. coli et les maladies émergentes comme la grippe aviaire qui s’est déclarée récemment en Asie constituent de sérieux sujets de préoccupation. Les pesticides et les antibiotiques s’accumulent aussi dans la chaîne alimentaire en raison des modes d’élevage des pays développés et partout où le suivi et l’application des réglementations pertinentes laissent à désirer. Par ailleurs, avec l’augmentation de la consommation des produits animaux dans les régions tropicales, notamment là où ce phénomène est récent, les risques de contamination microbienne des aliments deviennent de plus en plus nombreux.

En dépit de tous ces problèmes, les perspectives d’avenir de l’intensification durable de la petite production agricole pluviale seraient plus sombres sans un secteur de l’élevage dynamique. Les familles qui vivent d’un hectare ou deux de terre ne peuvent jamais joindre les deux bouts avec les seules cultures, notamment dans les zones périurbaines. Avec un élevage plus intensif, elles pourront accroître les rendements de la main-d’œuvre familiale et de la terre, et produire la matière organique et les éléments nutritifs qui font généralement défaut dans ces systèmes. Le rôle des femmes dans le domaine de la petite production laitière en Afrique de l’Est illustre les possibilités que peut offrir une nouvelle activité de production animale à un système agricole en proie aux difficultés économiques.

Une ère de progrès technologiques rapides, notamment pour l’élevage industriel

Comme cela a été clairement démontré au chapitre 9, les vingt ou trente dernières années ont été marquées par des progrès technologiques rapides dans le secteur de l’élevage industriel, surtout dans les pays développés. Ces avancées ont pris diverses formes, notamment l’amélioration de la conversion des aliments, l’augmentation de la production par animale et l’amélioration de la qualité des produits finaux.

Des progrès technologiques ont été enregistrés dans les pays développés en matière de production des ruminants et des monogastriques, et plus particulièrement dans des domaines comme la reproduction et la génétique, notamment les biotechnologies et l’amélioration de l’alimentation grâce aux mélanges, la transformation, la génétique et les traitements chimiques,  l’utilisation des hormones de croissance et la santé des animaux. Certaines de ces technologies industrielles, notamment pour les porcs et les volailles, ont été assez facilement transférées aux pays en développement.

Le secteur privé a joué un rôle important et souvent dominant dans le développement de l’élevage et la résolution des problèmes environnementaux des systèmes industriels. Alors que les systèmes d’élevage et les niveaux de productivité dans certains pays en développement ont commencé à se rapprocher de ceux des pays développés, des régions entières, comme l’Afrique subsaharienne, restent très largement à la traîne. Cela amène à se demander quelle est la meilleure manière de promouvoir et de vulgariser les technologies d’accroissement de la productivité dans ces régions.

Eléments stratégiques des politiques d’élevage dans les pays en développement

Compte tenu des multiples opportunités et des nombreux dangers de la révolution dans le secteur de l’élevage examinés plus haut, il apparaît clairement que les pays en développement auraient tort d’adopter une politique de laisser-faire dans ce domaine. De nombreuses recommandations spécifiques en vue d’actions concrètes sont avancées dans les conclusions des chapitres 6 à 9. Cependant, nous mettrons ici l’accent sur les quatre piliers sur lesquels doit reposer toute stratégie appropriée de développement de l’élevage dans les pays en développement. Ce sont : (1) l’élimination des distorsions des politiques qui amplifient artificiellement les économies d’échelle dans le domaine de l’élevage ; (2) la mise sur pied, à l’intention des petits paysans, d’institutions participatives d’action collective qui permettront de promouvoir leur intégration verticale avec les transformateurs des produits de l’élevage et les fournisseurs d’intrants ; (3) la création d’un environnement capable de développer l’investissement des paysans dans le domaine de l’élevage en vue d’améliorer la productivité de ce secteur ; et (4) la mise en place d’institutions efficaces de réglementation pour affronter les problèmes environnementaux et les crises sanitaires engendrées par l’élevage.

Eliminer les distorsions de politiques responsables d’économies d’échelle artificielles dans le domaine de l’élevage

L’économie politique des pays en développement favorise les systèmes qui avantagent de manière significative quelques individus et institutions bien ciblés plutôt que de procurer au moins quelques avantages au plus grand nombre possible. Les modes inappropriés de développement de l’élevage, comme par exemple les systèmes industriels de production porcine, laitière ou avicole à coût élevé et à très forte intensité de capital rencontrés dans les zones périurbaines des pays en développement sont souvent le résultat de choix délibérés de politique. Des économies d’échelle artificiellement créées dans la production s’ajoutent à celles dues aux technologies et qui pourraient être réelles en aviculture et en élevage porcin (mais probablement pas dans la production laitière et l’élevage des ruminants). Cela pourrait déboucher sur un élevage industriel dominé par quelques grands producteurs, offrant peu d’opportunités aux petits paysans et caractérisé par un contrôle inapproprié des risques environnementaux et sanitaires.

Même en l’absence d’exonérations fiscales temporaires ou de subventions spécifiques, les distorsions des marchés financiers intérieurs, qui permettent d’allouer des capitaux bon marché aux grandes entreprises et des crédits limités ou chers aux petits opérateurs, favorisent les grands producteurs et la substitution de la main-d’œuvre par le capital. Les politiques d’infrastructures et d’accès aux ressources naturelles peuvent involontairement avantager ces derniers au détriment des petits producteurs.

Les porcheries et les laiteries urbaines se soucient peu de la gestion de leurs déchets, opèrent souvent dans des environnements mal réglementés caractérisés par des distorsions dans la chaîne de commercialisation qui entravent la compétitivité des zones rurales. Qui plus est, elles n’ont aucune responsabilité pénale en matière de pollution. Le surpâturage résulte souvent de mécanismes inappropriés d’élaboration et d’application des droits de propriété ainsi que de l’effet de subventions accordées aux grands producteurs pour des raisons politiques. Alors qu’ils ont une certaine liberté de choix quant à la manière de promouvoir le développement de l’élevage, les gouvernements choisissent bien souvent de favoriser des systèmes préjudiciables à l’environnement et peu bénéfiques pour la majorité des pauvres des zones rurales.

Des alternatives aux systèmes de la grande production industrielle pourraient être élaborées grâce à la coordination verticale des activités de production végétale et animale spécialisées dans des zones à fortes potentialités. Cela pourrait permettre aux entreprises spécialisées d’opérer efficacement tout en maintenant des liens biophysiques entre ces deux séries d’activité. Ce genre de contrat entre des sociétés spécialisées dans la production d’aliments du bétail et les éleveurs serait plus facile si celles-ci devaient supporter l’intégralité des coûts qu’elles occasionnent en exploitant l’environnement.

Dans de nombreux pays en développement, la principale alternative à un système de production industrielle est un montage dans lequel la main-d’œuvre et l’expertise de nombreux petits paysans sont utilisées pour le contrôle de la qualité de la production tandis que le savoir-faire, les technologies et les infrastructures des grandes sociétés contractuelles servent à assurer la fourniture d’intrants ainsi que la transformation et la distribution de la production. Ce genre d’arrangement, typique de l’industrie avicole aux Etats-Unis, correspond à la production contractuelle de produits végétaux de haute valeur dans de nombreux pays en développement. Comme cela a été mentionné plus haut, il existe de nombreuses économies d’échelle apparentes dans les domaines de l’approvisionnement en intrants, de la transformation et de la distribution. Cela signifie que des innovations institutionnelles appropriées devraient permettre de faire profiter plus largement les pauvres des bienfaits de la révolution dans le secteur de l’élevage.

Mise en place d’institutions capables d’étendre aux pauvres les bienfaits de la révolution dans le secteur de l’élevage

Les résultats d’études en milieu réel effectuées un peu partout dans le monde montrent clairement que les pauvres des campagnes et les paysans sans terre tirent une part plus élevée de leurs revenus de l’élevage que les couches plus nanties. Les politiques de réduction de la pauvreté doivent trouver le moyen de les amener à contribuer à la croissance qu’engendrera la révolution dans le secteur de l’élevage, faute de quoi, ils risquent de s’en voir exclus par l’élevage industriel et de se voir interdire le seul marché porteur dans lequel ils sont aujourd’hui compétitifs.

Dans les conditions des pays en développement, les petits producteurs supportent de nombreux coûts cachés. Ils ont du mal à accéder aux facteurs de production comme le crédit et les moyens de réfrigération ainsi qu’à l’information, y compris les méthodes de prévention de la contamination microbienne. Qui plus est, ceux d’entre eux qui produisent des denrées périssables dans les régions tropicales partent handicapés dans le marchandage face aux agents de commercialisation dans la mesure où leurs produits doivent être transportés rapidement ou perdre toute valeur. Les institutions contractuelles rétablissent l’équilibre et profitent également aux distributeurs en assurant la qualité ainsi qu’un approvisionnement plus fiable. L’existence probable d’économies d’échelle réelles dans la fourniture d’intrants aux entreprises de production animale et dans la transformation et la distribution des produits périssables en général, indique que l’on doit pouvoir trouver les moyens nécessaires pour promouvoir l’intégration verticale des petits producteurs avec les transformateurs des denrées alimentaires d’origine animale capables également de gérer l’approvisionnement en facteurs de production. Cela a été possible dans les pays développés par le biais de contrats de production agricole ou de coopératives participatives de producteurs, notamment dans le cas de la production laitière et de l’aviculture.

Les gouvernements et les partenaires au développement désireux d’investir dans la mise en place de capacités économiques, tout en facilitant la participation des pauvres à des activités commerciales viables, doivent suivre de près la révolution dans le secteur de l’élevage. Les enjeux sont considérables et de plus en plus importants et les hausses rapides de la demande améliorent les perspectives de succès. Le pire que puissent faire des institutions bien motivées serait d’empêcher des investissements publics susceptibles d’amener les petits paysans à développer la production durable à finalité commerciale. Cela n’arrêtera pas la révolution dans le secteur de l’élevage, mais l’empêchera de prendre une forme plus favorable à la réduction de la pauvreté et à la durabilité.

Production des biens publics indispensables à l’expansion du secteur de l’élevage dans les pays en développement

Les avantages de la mise au point et de la vulgarisation des technologies d’élevage industriel dans les pays développés se sont essentiellement matérialisés sur les marchés. Par conséquent, le secteur privé continuera à jouer un rôle de premier plan dans la mise au point et la diffusion des technologies dans les systèmes industriels de ces pays. Les technologies d’élevage industriel porcin et avicole sont largement transférables aux pays en développement, ce qui indique que les besoins relatifs en biens publics dans ce domaine sont modérés. Le problème est qu’il existe aussi des besoins en matière de mise au point et de vulgarisation des technologies pour l’élevage bovin et d’autres activités de production animale. Le rôle du secteur public devient ici un problème, notamment dans les pays en développement où les grandes sociétés privées n’opèrent pour ainsi dire que dans le secteur de l’élevage industriel.

Plus les enjeux deviendront importants avec la révolution dans le secteur de l’élevage, plus le poids des politiques relatives aux coûts des productions animales se fera sentir dans les pays en développement. L’enseignement, les services vétérinaires, la recherche, la vulgarisation et la fourniture d’intrants ne sont pas encore entièrement privatisés et dans de nombreux cas, ne peuvent encore l’être compte tenu des stades actuels de développement. L’aspect bien public du développement de l’élevage a toujours existé dans les pays en développement. La différence, de nos jours, est que, compte tenu de l’expansion du marché, laquelle entraîne des opportunités et des risques, cet aspect bien public est devenu vraiment important, notamment en ce qui concerne le contrôle des maladies animales au niveau des petits éleveurs dans les systèmes industriels à intégration verticale.

La viande et le lait représentent actuellement en valeur plus de 40% de la production alimentaire et agricole de la planète, mais ne bénéficient que d’une très faible proportion des investissements publics destinés à promouvoir la production. Un degré beaucoup plus élevé de priorité doit être accordé au problème de la productivité des animaux d’élevage dans les pays en développement, notamment les aspects transformation et commercialisation. Des politiques appropriées doivent être élaborées pour, non seulement faciliter le passage d’un système privilégiant l’accroissement du nombre d’animaux à un système axé sur l’augmentation de la productivité du cheptel, mais également éviter les dangers potentiels que constituent la surintensification de la production et la dégradation de l’environnement.

Par dessus tout, les travaux de recherche et de vulgarisation à financement public devraient être centrés sur une gestion des ressources agricoles capable de promouvoir tous les aspects des objectifs de politiques liés à la satisfaction des besoins humains. Au lieu de privilégier l’augmentation de la production, la recherche et la vulgarisation devraient viser à utiliser un secteur de l’élevage dynamique pour améliorer la sécurité alimentaire et alléger la pauvreté tout en limitant au minimum les effets néfastes sur la santé publique et l’environnement. L’organisation des investissements publics devra par conséquent aller au-delà du problème de la seule orientation technique et se pencher sur les dimensions sociales, économiques et environnementales de l’interaction entre l’élevage et l’amélioration des conditions de vie des populations.

Une meilleure organisation des investissements publics dans le secteur de l’élevage dans les pays en développement passe par des améliorations substantielles de la production, de la diffusion, de l’analyse et de l’exploitation de l’information relative aux politiques dans le secteur de l’élevage. Plus particulièrement, il faudrait mettre en place un système amélioré d’inventaire et de suivi de l’évolution de la disponibilité, de l’utilisation et de la gestion de la base de ressources agricoles à l’échelle de la planète. Les différences et les points communs entre la durabilité environnementale et l’efficacité économique de l’élevage doivent être définis. Cela passe par la compilation et la diffusion de données environnementales et économiques détaillées sur l’élevage en vue de compléter l’information technique disponible.

Réglementer les préoccupations liées à l’environnement et à la santé publique

Etant donné le stade auquel se trouve aujourd’hui l’élevage dans les pays en développement les plus dynamiques, les ministères, compte tenu de leur capacité institutionnelle limitée, sont incapables de faire face aux problèmes environnementaux et de santé publique qu’engendrent la production, la composition et la destination finale des produits animaux. Les institutions régulatrices doivent être adaptées au type de problèmes à affronter. Par exemple, l’hygiène de la viande doit être mieux contrôlée dans les zones urbaines en Chine et les pâturages doivent être mieux gérés en Afrique de l’Ouest. Les technologies destinées à contrôler les dangers environnementaux et de santé publique de la révolution dans le secteur de l’élevage ne peuvent produire les résultats escomptés que si elles sont appuyées par des mesures appropriées efficacement appliquées. Une telle évolution institutionnelle passe par de fortes revendications politiques visant à améliorer les réglementations pertinentes. Ce fut le cas à une époque antérieure dans les pays développés et les régions en développement feraient bien de se rappeler qu’il vaut mieux prévenir que guérir.

En somme, il serait illusoire de s’imaginer que des partenaires au développement bien intentionnés pourraient, par leurs seules exhortations morales, arrêter la révolution dans le secteur de l’élevage. C’est un phénomène structurel né pour durer. Il sera plus ou moins bénéfique aux populations des pays en développement selon la manière dont ils choisiront de l’aborder. Seules de nouvelles actions permettront aux politiques d’alléger la pauvreté de manière significative et de promouvoir la durabilité environnementale et la santé publique. Ne rien faire, c’est risquer de perdre l’une des rares occasions où s’observe une tendance économique dynamique que l’on peut exploiter pour améliorer les conditions de vie des populations les plus démunies des campagnes des pays en développement.


© Copyright and Fair Use
IFPRI holds the copyright to its publications and web pages but encourages duplication of these materials for noncommercial purposes. Proper citation is required.
top of the page TOP of the page