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Février 1998

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Agriculture: commet passer l'éponge sur El Nino?

Les tempêtes saccagent le Mexique, laissant sur leur passage morts et cultures dévastées. Des inondations déferlent sur l’Afrique de l’Ouest, chassant les villageois de leurs foyers. Les sécheresses envahissent l’Indonésie, provoquant des incendies dans les forêts domaniales et la famine dans les régions de l’est. Le Pérou et le Zimbabwe se préparent à affronter un temps sec, alors que l’Ethiopie et le Kenya sont submergés par des pluies torrentielles.

On le sait, le coupable de ces montagnes russes météorologiques est connu comme le loup blanc : el Nino, le petit ou le Christ enfant, l’apparition d’une vaste plan d’eau de température élevée, dans le Pacifique, qui provoque des bouleversements climatiques mondiaux et dont le nom remonte à trois siècles en raison de son apparition renouvelée à l’époque de Noël.

Dans les pays en développement, où l’agriculture assure non seulement l’alimentation mais aussi la plupart des emplois, l’incidence d’El Nino sur le système agricole peut constituer une question de vie ou de mort. Un El Nino impitoyable peut entraîner la famine et la malnutrition pour des milliers d’habitants et handicaper gravement les économies locales. Mais la science et les connaissances glanées pourront s’avérer constituer de puissantes armes pour atténuer les effets destructeurs d’El Nino sur l’agriculture. Les pays d’Afrique et d’Amérique Latine dégagent des enseignements de leurs erreurs passées et dressent des stratégies permettant aux agriculteurs de parer à El Nino, bien avant que ses effets ne se fassent sentir.

Pour élaborer leurs stratégies, les pays ont recours à de meilleurs prévisions concernant El Nino et ses répercussions. Les climatologues ont réalisé des modèles permettant de prévoir le comportement d’El Nino avec une exactitude impensable il y a encore dix ans. Aujourd’hui, les chercheurs se proposent d’axer encore davantage sur l’agriculture les prévisions concernant El Nino, les resserrer sur des pays précis, ou même des régions données de ces derniers.

Mais l’être humain ne peut maîtriser El Nino, phénomène complexe rendu encore plus imprévisible par son rapport avec les autres schémas climatiques, peut-être même le réchauffement de la planète. Selon les experts, en l’absence de prévisions précises concernant El Nino, les agriculteurs, les chercheurs et les décideurs seront freinés par des informations insuffisantes et éventuellement erronées.

floodingUn El Nino plus brutal

Les El Nino récents ont eu un effet particulièrement néfaste sur l’agriculture mondiale, notamment dans les pays en développement. Une conjugaison de tempêtes et de sécheresses, en 1982 et 1983, a provoqué plus de 1.000 décès et quelque 8 milliards de dollars de déficit économique, dans le monde entier. El Nino de 1991-192 a déclenché l’une des sécheresses les plus dévastatrices du siècle en Afrique australe, en diminuant de moitié la production céréalières et obligeant les pays à solliciter 4 milliards de dollars d’aide alimentaire, chiffre sans précédent jusque-là.

Selon les prévisions, El Nino, cette année, sera le plus brutal du siècle, laissant son empreinte destructrice sur l’agriculture, les pêcheries et les forêts aux quatre coins du monde. Mais il rencontrera également sur son chemin des pays mieux préparés à l’affronter.

L’Afrique australe, éreintée par le temps sec qui a étouffé la région en 1991 et 1992, a tiré des enseignements de cette situation tragique. Il y a cinq ans, les prévisions opportunes étaient soit indisponibles, soit ignorées. Les organismes agricoles n’étaient pas en mesure d’avertir de façon précoce les agriculteurs de manière à ce qu’ils diversifient leurs cultures, plantent plus tôt que d’ordinaire ou s’assurent de conserver l’eau. De fait, le Zimbabwe exportait les réserves de céréales, cruellement absentes par la suite. Dans l’ensemble, la sécheresse aurait touché plus de 30 millions d’habitants d’Afrique australe et a amené une baisse de moitié de la production céréalière de la région.

Cet El Nino-là est un encore un autre schéma. Les prévisions de conditions climatiques encore plus sèches pour la saison de plantation 1997-98 ont fait leur apparition, petit à petit, au printemps 1997. Dès septembres, dans toute l’Afrique australe, les experts ont dressé une stratégie régionale pour faire face à la sécheresse, comprenant une alerte anticipée des agriculteurs dans plusieurs buts : plantation de cultures résistant à la sécheresse, surveillance météorologique pendant la saison de croissance et consultation des experts de l’Etat sur l’eau et l’alimentation pour collaborer avec les responsables agricoles à l’atténuation des effets de la sécheresse.

fire D’autres évolutions importantes, par rapport à 1992, ont également été utiles, précise Robert Clément-Jones, économiste environnemental principal à la Banque mondiale. Les combats ont pris fin en Angola et au Mozambique. L’Afrique du Sud fait partie de la communauté internationale. Le passage des frontières est plus libre, ce qui facilite les courants de communication et les transports. En outre, nombre de pays ont libéralisé leurs politiques agricoles.

Le Malawi en constitue un exemple, selon M. Clément-Jones. Des années durant, l’on a prescrit aux agriculteurs ce qu’il leur faudrait planter - du maïs - et à quel moment. Les autres cultures étaient bannies. Cette situation a également commencé à évoluer il y a quatre ans, ajoute M. Clément-Jones. Cette année, les agents de vulgarisation malawis offrent des conseils relatifs à El Nino : “Planter tôt, des cultures autres que le maïs, sans totalement écarter la saison agricole”, déclare M. Clément-Jones.

Lorsque les climatologues et les pouvoirs publics ont fait leur travail, le reste ne dépend plus que des agriculteurs, selon M. Réginald Mugwara, coordinateur pour la sécurité alimentaire de la Communauté de développement d’Afrique australe. L’on ignore encore les résultats de cette stratégie. Les pays d’Afrique australe seront les plus vulnérables aux effets d’El Nino dans les mois à venir.

Réponse des autres pays

L’Afrique australe n’est pas la seule région à prendre rapidement des mesures par rapport à El Nino. Le Pérou est l’un des nombreux pays des Andes qui ont d’ores et déjà incorporé les prévisions concernant El Nino dans leur planification agricole.

Lorsque les prévisions, en mai dernier, indiquaient qu’El Nino pourrait entraîner des pluies torrentielles dans le nord péruvien et des sécheresses dans le sud, l’Etat a déclaré un état d’urgence dans certaines régions, et ce des mois avant que les conditions climatiques désastreuses n’apparaissent.

Les prévisions plus précises de ces dernières années sont utiles, selon Carlos Emanuel, expert-conseil agricole basé à Lima, par rapport à la réaction plus apathique des pouvoirs publics face à El Nino en 1982-83. “Aujourd’hui toute le monde est averti de la période à laquelle El Nino faire son apparition, et l’Etat prend donc des dispositions à son effet”, ajoute-t-il.

En date, ce pays a consacré 20 millions de dollars pour la prévention des inondations et 2 à 3 millions de dollars pour atténuer la sécheresse, notamment pour l’installation de petits puits et la mise sur pied d’un programme de semences, selon la Banque mondiale.

Toutefois, d’autres pays réagissent difficilement.

Les Philippines, qui traversent une sécheresse, sont entravés dans leur réponse par des systèmes d’irrigation obsolètes et inopérants. L’eau est aujourd’hui rationnée à Manille dans le cadre de la campagne de conservation de l’eau engagée par les pouvoirs publics, précise Mercedita Sombilla, chercheur à l’Institut international du riz (IRRI) à Manille. Les agriculteurs ont différé la plantation rizicole de décembre et nombre d’entre eux, dans les zones non irriguées ne cultivent que de petites parcelles de cultures non rizicoles, par exemple des haricots. De ce fait, Mme Sombilla prévoit une multiplication par deux des importations rizicoles des Philippines, cette année. Entre-temps, l’on ignore quand la sécheresse prendra fin.

“Pour se préparer aux El Nino futurs, il conviendrait absolument que le pays rénove ses réseaux d’irrigation pour en améliorer l’efficience, construise davantage de barrages et investisse dans l’irrigation par puits à colonne”, ajoute M. Gurdev S. Khush, généticien rizicole de l’IRRI et lauréat du Prix mondial de l’alimentation en 1996. “Il conviendrait que l’élaboration de variétés de riz résistantes à la sécheresse constitue un projet de longue haleine”.

Les Prévisions : une nouveauté

Dans d’autres cas, l’absence de connaissances restreint le degré de préparatifs anticipés des systèmes agricoles des pays, face à El Nino. En dépit d’un potentiel important, les prévisions concernant El Nino restent une nouveauté. Les modèles climatiques ne peuvent prévoir les grandes fluctuations de température qui l’accompagnent. Selon les scientifiques, l’affinement des prévisions pour des pays précis reste également difficile, notamment lorsque les schémas météorologiques sont plus complexes, comme au Kenya.

L’an dernier, en début d’année, selon les météorologues kenyans, El Nino entraînerait une sécheresse. Bien qu’ils aient rapidement révisé leurs prévisions, ils n’étaient pas près à faire face aux pluies torrentielles qui ont emporté des villages, des routes et des cultures. Selon un rapport du Système d’alerte anticipée contre la famine de l’Agence américaine pour le développement international (USAID), la province de la vallée du Rift, la corbeille à pain du pays, la dernière campagne de production de maïs a été de 31% inférieure à la normale en raison, en partie, à la forte teneur en humidité du maïs. Cette chute de production entraînera une hausse des prix, pour les consommateurs kenyans. Bien que les activités de secours prévues viendront en aide aux plus démunis, des secours à plus grande échelle ne seront pas possible jusqu’à ce que les routes fermées en raison des fortes pluies soient rouvertes.

A la différence de l’Afrique australe, où l’on peut tirer assez aisément des prévisions concernant El Nino, le Kenya possède un climat complexe et imprévisible, et il est donc encore plus difficile de dégager des prévisions concernant les effets d’El Nino cette année, précise M. Peter Usher, directeur de l’unité atmosphérique du Programme pour l’environnement des Etats-Unis, basé à Nairobi. “Si l’on avait pu le prévoir, ç’aurait été utile, mais je ne crois pas que ç’ait été possible”, ajoutait M. Usher quant aux pluies les pires qu’aie connu le Kenya en trente ans.

La manière dont El Nino réagit à d’autres schémas climatiques entrave encore davantage les prévisions. En ce qui concerne le Kenya, par exemple, selon Mme Vikki French, climatologue de l’USAID, les pluies torrentielles ont été provoquées par El Nino, mais aussi par les fluctuations extrêmes de température dans l’Océan Indien. Certaines régions d’Afrique australe, par exemple le sud du Mozambique, ont également subi des pluies intenses et imprévues.

L’éventuel rapport entre El Nino et le réchauffement de la planète reste l’élément sans doute le plus déconcertant pour les experts. Les météorologues et les agronomes soulignent d’un commun accord l’aggravation de la durée, de l’intensité et de la fréquence d’El Nino ces dernières décennies. Est-ce sous l’influence du réchauffement mondial ? Ou bien sont-ce les incendies liés à El Nino, au Brésil et en Indonésie par exemple, qui auront intensifié le réchauffement de la planète ?

Au cours de la conférence sur le changement climatique, qui s’est tenue à Kyoto (Japon) en décembre 1997, les dirigeants mondiaux ont chargé les climatologues de trouver les réponses à ce type de questions. Mais ces derniers manquent de fonds et de ressources pour remplir cette tâche, précise M. Usher.

“Il existe de grandes régions du monde où l’on ne relève aucune observation et il est nécessaire d’observer pour pouvoir prévoir les événements”, ajoute-t-il.

Des années plus difficiles à l’avenir ?

Entre-temps, il pourrait se révéler plus difficile, pour les agriculteurs des pays en développement, de faire face à des El Nino plus longs et plus dévastateurs. Selon Mme French de l’USAID, par exemple, en 1992 El Nino a duré deux ans et non pas cinq en Afrique sub-saharienne. Selon ses prévisions, El Nino cette année sera analogue : “Il sera intense et perdurera au-delà d’avril. Certains pays d’Afrique peuvent s’arc-bouter et survivre pendant une saison. Mais si El Nino dure plusieurs saisons, nous allons devoir affronter de réels problèmes”.

Quelle que soit la durée d’El Nino, il menace la production alimentaire des pays en développement, d’ores et déjà confrontés à la perspective d’un fossé alimentaire qui empire.

Selon Mark Rosegrant, chargé de recherche à l’IFPRI et du développement d’IMPACT, un modèle sur l’offre, la demande et les échanges commerciaux dans le monde jusqu’en l’an 2020, l’écart entre l’offre et la production alimentaires dans les pays en développement, pourrait plus que doubler au cours des vingt-cinq prochaines années. De nombreux pays à faibles revenus, y compris la plupart d’entre eux en Afrique sub-saharienne, ne seront pas en mesure de produire les devises nécessaires pour acheter sur le marché mondial les denrées alimentaires nécessaires, que ce soit une année d’El Nino ou pas.

En outre, El Nino n’est que l’un des facteurs aggravant les fluctuations des prix céréaliers sur les marchés mondiaux et qui provoquent de graves problèmes pour les pays pauvres confrontés à des déficits de production. Selon M. Rosegrant, pour la plupart des pays en développement, la rétention d’importantes réserves publiques de céréales, ou la promotion de l’auto-suffisance alimentaire pour faire face aux hausses de prix, constituent des stratégies onéreuses, ne pouvant perdurer. “En revanche, il conviendrait que ces pays détiennent des petites réserves de céréales pour passer le cap des hausses de prix, tout en s’appuyant principalement sur les importations des marchés mondiaux. L’on peut également réduire les risques en ayant recours aux marchés céréaliers mondiaux à terme” ajoute-t-il.

Pour les habitants les plus pauvres des pays en développement, les plus durement touchés par les augmentations à court terme des prix alimentaires qu’entraînera El Nino, les pays pourraient étudier la possibilité de programmes d’assistance ciblés, par exemple des tickets d’alimentation ou des programmes de travail contre des aliments, suggère M. Rosegrant.

Aider les agriculteurs à adopter des actions idoines

Toutefois, les prévisions ne sont pas totalement négatives.

Les chercheurs se proposent d’étudier les meilleures stratégies pour que les agriculteurs puissent faire face aux conditions produites par El Nino. “L’idée consiste à étudier comment les agriculteurs peuvent mieux faire face aux changements climatiques prévus”, indique M. Sherman Robinson, chercheur à l’IFPRI, chargé d’élaborer une initiative de recherche sur les effets économiques de prévisions améliorées, en Afrique australe. “Une meilleure planification à l’échelon des exploitations agricoles, grâce à de meilleures prévisions, entraînerait une énorme différence dans la production, se chiffrant à des milliards de dollars”.

Mais de meilleures prévisions en soi ne peuvent assurer le maintien de la production agricole les années d’El Nino.. Les agriculteurs doivent également posséder les outils pour tirer parti de prévisions plus précises. Par exemple, il leur faut avoir accès aux marchés où ils pourront vendre leurs produits, au crédit pour leur permettre d’effectuer des investissements agricoles, à une infrastructure de communication et de transports opérante et à la technologie appropriée pour les aider à maintenir leur production agricole pendant les périodes de conditions climatiques inhabituelles. A longue échéance, la recherche agricole est nécessaire pour leur apporter des variétés de cultures pouvant survivre aux conditions difficiles créées par El Nino.

Indubitablement, les futurs El Nino seront extrêmement perturbateurs. Mais, grâce à de meilleurs préparatifs des pouvoirs publics, des chercheurs et des agriculteurs, fondés sur les enseignements dégagés au cours de ses récentes manifestations, ils pourraient ne pas être les désastres agricoles qu’ils ont été dans le passé.

La réimpression de tout ou partie de cet article est permise sans autorisation à condition de faire mention de l’IFPRI. Prière de faire parvenir un exemplaire de la réimpression à l’IFPRI.

Photos: Wernher Krutein, PHOTOVAULT; David Steinke, NREL/USFS.


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